L'histoire de la famille Kutter: 100 ans de cinéma à Biberach

Environ 100 ans de cinéma à Biberach et un siècle d'histoire d’une famille servant et aimant le cinéma, les films et l'astronomie

Adrian Kutter, le 14 Novembre 2016:

Mon grand-père maternel, Gottlob Friedrich Erpff, est né en 1877 dans la ville souabe de Gmünd. Il était le fils d'un teinturier. Destiné à suivre les traces de son père, il apprit le métier entre 1893 et ​​1895. Il travailla ensuite comme teinturier assistant à Leuterhausen-Ansbach jusqu'à ce qu’il obtienne son diplôme en 1897.

Anton Kutter 1926
Anton Kutter 1926

Le 1er octobre, il fut enrôlé à Ulm dans le régiment d'infanterie 123 pour faire son service militaire. Mais, à la mort de son père, en décembre de la même année, il fut relevé de son devoir militaire pour lui permettre de prendre en charge les affaires familiales.

En 1906, il épousa sa femme Louise, et de ce mariage naquit leur fille Else en 1907. En cette même année, il créa à Gmünd une usine de nettoyage à la vapeur, de nettoyage chimique et de teinture. Il dirigea la société jusqu'en 1911 mais tomba malade. Son médecin attribua ses problèmes de santé  à  un empoisonnement dû à son exposition professionnelle aux produits chimiques dangereux et lui conseilla de changer d'occupation.

Puisqu'il avait déjà participé à plusieurs «spectacles de lumière» à Stuttgart, Göpingen, Ravensburg et Friedrichshafen, il vendit son entreprise et achèta ce qui allait devenir le cinéma «Eden Kinemotographen» sur la Viehmarktstrasse de Biberach, dans un bâtiment situé à côté de l'hôtel Krone.

La salle de bal de l'hôtel se trouvait au premier étage alors que le rez-de-chaussée abritait les anciennes écuries, la consigne et des chambres pour les clients de l'hôtel. C’est là, qu’il construisit

un véritable cinéma de 200 places, agrandi à 300 places en 1915. Mais même cette capacité s'avéra trop faible en raison du succès fantastique rencontré auprès des spectateurs  de Biberach et en 1925, un contrat avec le conseil municipal lui permit d'ouvrir le « Stadtheaterlichtspiele » au Théâtre de la Ville, avec des spectacles tous les samedis et dimanches.

Quand la Grande Guerre éclata, c’est son épouse Louise qui s’occupa du cinéma. Mon grand-père rentra, grièvement blessé, deux ans plus tard.

Jusqu'en 1912, les spectacles duraient une heure et demie, montrant plusieurs courts métrages. Ce n'est qu'en 1920 que les premiers longs métrages apparurent. Lors de certaines représentations, un orchestre de 5 musiciens jouait de la musique pour accompagner le film.

Louise Erpff, qui était une femme aimable et gentille, devint connue et aimée dans toute la ville. En effet, le cinéma étant particulièrement populaire auprès des jeunes, elle permit à de nombreux enfants manquant d’argent d’assister occasionnellement à une représentation. Elle s’occupait de la vente des tickets, souvent avec sa fille Else dont les longs cheveux noirs plaisaient beaucoup aux garçons…

Else attira également l'attention d'un certain Anton Kutter, fils du marchand Viktor Kutter et né en 1903 dans la Kleeblatthaus sur la place principale du marché de Biberach. Il rencontrait souvent Else sur cette même place pour jouer.

Anton s'intéressait également aux étoiles et à la Lune. A l'âge de 12 ans, il construisit une lunette astronomique  à partir d'un verre de lunettes et des pièces d'un projecteur jouet. Il utilisa son instrument pour contempler les cieux depuis le haut de la Kleeblatthaus.

Il était aussi un visiteur régulier du cinéma, et pas seulement à cause d'Else. Il était vraiment intéressé par le cinéma: à l’age de 10 ans, il fabriqua sa première caméra et commença une "carrière dans le cinéma" à l'âge de 15 ans. Dans son premier film "Tom Sawyer" il mit en scène (bien entendu) Else, qui avait alors 11 ans, jouant le rôle de Becky.

Cette attraction mutuelle entre Anton et Else continua à se développer bien qu’ils se virent assez peu durant leur adolescence. Comme il n’y avait pas d’école convenable à Biberach, Else fréquenta l'école à Frierdichshafen et Anton à Ravensburg.

Else retourna à Biberach en 1923, travailla à temps partiel et joua dans beaucoup de pièces de théâtre pour le "Dramatische Verein"

Anton a obtint son diplôme d'ingénieur en 1922. En tant qu'étudiant, il pratiqua encore l'astronomie et, de 1923 à 1925, il fut assistant à l'Observatoire populaire de Stuttgart.
 

Stuttgart
Anton Kutter Stuttgart 1925

 Après avoir terminé ses études, en 1925, il travailla pour la première fois au laboratoire de photographie Labor     Epkems à Cologne. Après six mois, il changea d’emploi et travailla pour la société de production de films Arthur  Böhm Film, également à Cologne.

Il y réalisa ses trois premiers films professionnels, dont le film de Wieland «Dying Romanticism». Parmi ceux-ci figuraient quelques-uns des acteurs du Dramatisches Verein de Biberach: Heinrich Sembinelli, Gustav Lump (jouant Wieland) et Else Erpff  dans le rôle de Sophie Gutermann (plus tard La Roche).

En 1927, Anton Kutter se rendit à Paris pour une année, invité par le producteur français Petitjean et y créa quatre films expérimentaux.

En 1928, il fut commandité par le directeur général Adolf Pirrung pour faire trois films sur le "Oberschwäbischen Elektrizitätswerke" (OEW - "Compagnie Supérieure de l'Usine d'Electricité Suédoise").

Le long métrage "Grosskraft der Berge" (1926-1930) fut consacré à la construction de la centrale hydroélectrique de Vermunt à Montafon.

En 1928, il dirigea "Licht und Kraft", mettant en vedette plusieurs centrales hydroélectriques de l'OEW à Iller et Donau et la centrale à vapeur à Ulm-Donautal.

Enfin, en 1929, «Kuriert» , un film publicitaire humoristique, mit en scène un fermier à tête de porc convaincu contre son gré, par son fils, sa future épouse et le beau-fils de son fils (un autre agriculteur) d’utiliser l'électricité dans sa ferme.

En 1931, EMELKA, le grand studio de München-Gesielgasteig (qui devint plus Baviara) convainquit Anton Kutter de se joindre à eux pour écrire des scénarios et diriger des documentaires et des longs métrages.

Ses deux premiers films, "Rythm of the World" (1931) et "Moonlight" (1932) rencontrèrent un tel succès qu'il fut sélectionné comme scénariste et directeur du premier « film parlant »  suisse et de la coproduction germano-suisse "Le Glacier d'Or"(1932). Après le succès de ce film en Allemagne, en Suisse et en Autriche, il dirigea le second « film parlant » suisse «White Majesty» (1934), qui se déroulait dans l'Oberland autour de Berne. Ce film fut également enregistré en parallèle dans une version française, avec un casting partiellement français et des co-directeurs Français,  sous le titre de "Un de la Montagne".

Anton fit venir sa bien-aimée Else à Munich en 1931 et ils se marièrent en juin 1933 à Berne, lors du tournage des films suisses.

Anton Kutter fut un fervent détracteur du nazisme et ne cachait pas son mépris sur les plateaux de tournage. Il fut cependant dénoncé par un acteur allemand, Carl de Vogt, qui en parla au Reichsminister de la propagande, Joseph Goebbels. Ceci empêcha la réalisation d’un troisième film suisse, et força Anton Kutter à retourner à Munich, où il lui fut interdit de travailler dans l'industrie cinématographique pendant quelques temps.

En raison de la réussite de ses longs métrages et des deux médailles d'or reçues aux festivals de Venise, après un an, cette interdiction fut limitée à l’écriture de scripts et à la réalisation de longs métrages. Anton Kutter se consacra donc à organiser le département de la culture et le département des effets spéciaux des studios Bavaria de 1936 à 1945.  Son premier grand succès fut le premier film de science-fiction allemand "Weltraumschiff 1 startet".

Cette année où il fut empêché de travailler permit à Anton Kutter de se consacrer à son hobby : l'astronomie et la construction de télescopes. Avec son ami, le professeur d'astronomie Anton Stauss, il construisit un observatoire dans le district de Pullach im Garten (Munich). Cette coopération mena plus tard au développement du légendaire «Schiefspiegler» ou «Kutter-telescope» en 1936-1939. Cet observatoire fut ensuite transféré à Biberach, sur le toit du cinéma de Gropff-Kutter.

En 1937, Claus, le premier fils de Kutter, naquit à Munich, suivi de son deuxième fils Adrian en février 1943. Plus tard cette année-là, leur maison fut détruite lors d’un bombardement. Else et les enfants retournèrent à Biberbach pour habiter avec le grand-père Gottlob Erpff, tandis qu'Anton, qui travaillait encore à Munich, resta avec son ami Stauss à Pullach. A la fin de la guerre, les studios de Geiselgasteig furent détruits et Anton rentra à Biberach pour rejoindre sa famille.

Pendant ce temps, à Biberach, au cinéma Erpff, beaucoup d'autres événements s’étaient déroulés…

Malgré l'augmentation de capacité et le deuxième cinéma du Théâtre de la Ville, le nombre de places était devenu insuffisant pour rassasier la soif de films des habitants de Biberach, et ceci d'autant plus depuis l’apparition des «films parlants» , introduits en 1930 au Théâtre de la Ville et 1931 dans le cinéma d'origine.
 

gebouw
cinéma et observatoire

Puisqu'une deuxième augmentation de capacité était impossible dans le théâtre original, Gottlob Erpff avait commencé à chercher un endroit dans lequel il pourrait construire un théâtre de 600 places. Après de nombreuses recherches, il réussit à acheter une partie des terrains de l'usine de bois Schmitt située au 3 Waldseerstrasse.

Lorsque le parti nazi prit le pouvoir en 1933, les films et les cinémas furent strictement contrôlés par le nouveau régime en tant qu’instruments de propagande pour l'idéologie nazie. La "Reichsfilmkammer" s’empara du contrôle complet sur les films qui seraient montrés dans les cinémas. Gottlob Erpff fut obligé de devenir membre du parti nazi, pour obtenir le permis de bâtir de son nouveau cinéma, et conserver sa licence d'exploitation.

Malgré la permission officielle de construire son nouveau cinéma, son soutien assez tiède pour le parti lui valut beaucoup de résistance de la part de la « Reichsfilmkammer », qui intervint fréquemment pour lui interdire l'accès aux matériaux de construction nécessaires.  Le "Filmtheater Biberach" (650 places) n'ouvrit finalement que le 24 octobre 1941 avec la projection du film "Annelie". L'ancien cinéma de la Veihmarktstrasse fut fermé mais les projections se poursuivirent au Théâtre de la Ville.

Après que les Français eurent pris Biberach en 1945, Gottlob Erpff reçut la permission de rouvrir le cinéma et le Théâtre de la ville après quelques semaines, à condition de montrer des films français plusieurs fois par semaine aux troupes alliées.

Vu son grand âge, Gottlob Erpff envisageait de céder sa compagnie de cinéma à son beau-fils Anton Kutter, mais le commandement militaire français saisit son cinéma en 1946 et commanda à Norbert Nusser de le diriger. Ce n’est qu’en 1949 qu’en Anton récupéra l’exploitation.

Compte tenu de la deuxième guerre mondiale et de l'état perturbé de l'Allemagne d'après-guerre, encore partiellement occupée par les troupes alliées, personne ne pouvait supposer que la production cinématographique reprendrait si rapidement. Anton Kutter fut le premier à obtenir la permission de produire un court documentaire sur une ferme modèle, "10 Bauern unter einem Hut" ("Dix paysans sous un chapeau").

En 1949, la Musikgemeinde Altötting lui demanda de faire un film sur la longue histoire du Sanctuaire de Notre-Dame à Altötting: "Unsere liebe Frau". Ce film a été montré à partir de 1950 dans un cinéma spécialement construit et est encore montré aujourd’hui (après 67 ans!) aux pèlerins visitant le Sanctuaire. Plus de 50 millions de personnes ont déjà vu le film!

Dans les années cinquante, Anton réalisa quatre autres films en Autriche, dont le dernier et le plus réussi fut "Das Lied von Kaprun". C'était un long métrage dramatique avec un casting international, ayant comme toile de fond la construction de l'énorme usine hydro-électrique Grossglockner à Kaprun. Alors que Anton Kutter tournait, en 1949-1955, Else prit les rênes du "Filmtheater". Celui-ci fut agrandit en 1955 par Anton qui construisit une deuxième salle appelée "Urania".

Après 1955, Anton Kutter cessa de faire des films et concentra son énergie exclusivement sur l'exploitation de ses cinémas et sa passion pour l'astronomie.

Adrian Kutter, le second fils d’Anton, étudia la gestion. Il reprit les rênes des cinémas en 1972, et construisit deux plus petits salles. En mars 1978, le légendaire "Sternchen" ("Petites Etoiles") ouvrit ses portes et fut utilisé pour les projections du Festival du film de Biberach, créé en 1979, qui eut sa 38ème édition en 2016 sous la direction d'Adrian Kutter.

En 2005, le complexe cinématographique de la Waldseerstrasse fut entièrement rénové et agrandi avec un grand hall et 4 salles. Il fut rebaptisé le «Sternenpalast» (« le Palais des Etoiles »)

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Cinéma et musée Biberach/Riss

En raison de l'âge d'Adrian, le complexe fut vendu en 2007 à la société de gestion de cinéma de Lochamm à Rudersberg. Adrian Kutter continua à diriger le festival du film et le musée du cinéma et du film de Baden-Württenberg, qui est également logé dans le "Sternenpalast

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